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Opinion

Ciment au Cameroun : Le prochain cycle se jouera du clinker aux grands chantiers

La Rédaction24 août 2026Mis à jour le 24 août 2026Temps de lecture 13 min
Ciment au Cameroun : Le prochain cycle se jouera du clinker aux grands chantiers
L'ECONOMIE

Le pays multiplie les broyeurs tout en important près de neuf tonnes de clinker sur dix. Dans la prochaine décennie, l’avantage ira aux acteurs capables de sécuriser l’intrant, d’entrer assez tôt dans les projets pour peser sur la prescription et d’en tenir l’exécution jusqu’à l’encaissement

Chaque nouvelle annonce de cimenterie ramène désormais aux mêmes inconnues : quels projets absorberont les tonnes, dans quels délais et avec quelle rentabilité ? Depuis dix ans, les capacités se sont empilées sur l’hypothèse d’une consommation mécaniquement plus forte et d’un sac moins cher. Les broyeurs se sont multipliés.

Le prix, lui, a tenu.

Cette stabilité peut induire en erreur. Une grande partie de l’industrie camerounaise transforme une matière première produite ailleurs et payée en devises, puis supporte le coût de son acheminement jusqu’au client. La tonne nominale renseigne sur la taille de l’outil ; elle dit peu de sa disponibilité réelle, de son coût rendu ou du cash qu’elle laissera après livraison. L’arrivée de nouvelles unités sur le Littoral, les projets d’extension et les ambitions intégrées dans le Nord ouvrent donc un cycle plus exigeant que le précédent. Le débat ne porte déjà plus seulement sur le prix du sac. Il engage la sécurité du clinker, l’accès aux chantiers et la capacité technique à les servir.

Douze millions de tonnes – et après ?

Au début de 2024, les inventaires publics recensaient environ 8,4 millions de tonnes de plaques nominales parmi les principaux opérateurs. Les mises en service intervenues depuis portent ce total au-delà de 10 millions, tandis que les agrégats de 12,2 à 12,7 millions incluent encore des montées en charge et des projets dont l’exploitation commerciale n’est pas établie. À l’horizon 2030, le parc pourrait même approcher 12 à 15 millions de tonnes si les projets aujourd’hui annoncés se matérialisent. Ces ordres de grandeur décrivent des horizons industriels différents ; les confondre crée une surcapacité comptable avant qu’elle ne devienne économique.

La réalité du clinker est plus resserrée. Le nouveau four de Cimencam à Figuil est dimensionné à 1 000 tonnes de clinker par jour et la capacité ciment du site à 500 000 tonnes par an. Pour l’analyse, une campagne industrielle complète est estimée à environ 300 000 tonnes de clinker annuelles. Cette hypothèse doit être distinguée de la plaque ciment du site.

En 2025, le Cameroun a importé 3 106 782 tonnes de clinker pour 97,317 milliards de FCFA, d’après la note provisoire de l’Institut national de la statistique. Le volume a progressé de 20,5 % en un an. La valeur douanière moyenne ressort à quelque 31 300 FCFA la tonne ; à un dosage de 70 à 75 %, le clinker importé représente déjà 21 900 à 23 500 FCFA dans une tonne de ciment, avant le port, l’électricité, l’emballage, le financement et la distribution. Complétées par l’hypothèse de 300 000 tonnes annuelles à Figuil, ces importations correspondent à un potentiel de 4,26 à 5,24 millions de tonnes de ciment, selon un facteur clinker compris entre 65 et 80 %. Cette fourchette n’est pas une statistique officielle de consommation. Elle fournit cependant une base physique autrement plus robuste que l’addition des broyeurs.

À l’horizon 2030, une progression voisine de 4 % par an porterait ce marché vers 5,2 à 6,4 millions de tonnes. L’entrée en exécution d’un ensemble suffisamment large de projets structurants pourrait l’élever à 6,9 à 8,4 millions. Cette hypothèse haute rejoint la trajectoire publiée par la World Cement Association, qui envisage une croissance de 77 % de la demande en Afrique subsaharienne entre 2024 et 2030, soit près de 10 % par an. La référence est régionale, non camerounaise ; sa proximité avec notre scénario en conforte la plausibilité sans en garantir la réalisation.

Même un cycle aussi porteur laisserait plusieurs millions de tonnes sans débouché face au parc potentiel.Cette dépendance amont explique aussi pourquoi dix années de sous-utilisation n’ont pas provoqué de guerre ouverte des prix. Pour un broyeur, le clinker importé demeure largement un coût variable : lorsque les ventes ralentissent, les achats peuvent être ajustés. Un four intégré sous-chargé absorbe beaucoup moins facilement ses coûts fixes. La surcapacité de broyage peut donc durer, tandis que les rendements se détériorent plus discrètement dans les remises, le fret pris en charge et le besoin en fonds de roulement. L’arrêt rapporté de Medcem à Douala depuis la fin de 2023 rappelle néanmoins que toutes les plaques ne survivent pas au marché.

Les chantiers feront le marché de 2030

La phase II de l’autoroute Yaoundé-Douala, la voie express Yaoundé-Nsimalen, les accès et la zone industrielle de Kribi, la modernisation du corridor Douala-Bangui, la route Ngaoundéré-Garoua et les développements miniers de Minim-Martap, Grand Zambi ou Kribi-Lobé représentent un potentiel considérable. Leur effet ne sera ni simultané ni homogène. Une route, un terminal minéralier et une base de construction éloignée des ports imposent des produits, des cadences et des économies logistiques très différents de ceux du marché diffus de l’autoconstruction.

Le volume réellement accessible apparaît lorsque le financement est affecté, les études d’exécution achevées et les contrats attribués. Avant ce seuil, le projet nourrit un scénario ; après, il crée un plan de charge. Les entreprises capables de lire cette maturation assez tôt pourront préparer leurs formulations, leurs capacités de vrac et leurs partenariats.

Les autres entreront au moment où la spécification est déjà fermée et où la discussion se réduit au prix.

L’arrêté n° 0095/MINCOMMERCE du 14 avril 2022 soumet le ciment à l’homologation préalable des prix. Les maxima varient selon le fabricant, le produit et la ville de référence. Ce cadre protège le consommateur et stabilise le prix facial ; la concurrence continue pourtant de traverser les comptes. Elle apparaît dans le fret absorbé, les remises, les conditions de crédit et le délai d’encaissement. Si les grands chantiers glissent, les tonnes prévues pour le vrac reviennent vers le sac, les flottes cherchent des rotations et le clinker déjà payé immobilise la trésorerie.

La logistique est alors un instrument commercial. Une flotte se juge à l’occupation des camions et à la rentabilité de chaque voyage, pas au nombre de cartes grises. Le distributeur qui porte juridiquement la créance n’est d’ailleurs pas toujours l’opérateur qui déplace la marchandise ou tient le client final. Grossistes secondaires, transporteurs et dégroupants informels disposent souvent des capacités physiques décisives. Le consommateur paie comptant ; la filière, elle, finance le clinker, le carburant et les stocks bien avant cet encaissement.

Le Littoral et le Nord s’éloignent

Dans le Nord, Cimencam dispose désormais d’une ligne intégrée et d’une longue connaissance du bassin. MIRA exploite déjà une unité de broyage dans la zone portuaire de Douala et développe à Figuil une seconde implantation annoncée à 1 million de tonnes ; le projet initial comporterait une capacité de clinker de l’ordre de 700 000 tonnes. S’il aboutit, le groupe pourra articuler un pôle portuaire alimenté par l’importation et une base intégrée proche des marchés septentrionaux. La distance entre Figuil et Douala limite l’intérêt d’un transfert massif de clinker vers la côte, mais elle donne à MIRA une option d’origine selon le corridor.

Le Tchad modifie déjà cette équation. En février 2026, CIMAF a repris 70 % de la SONACIM, devenue CIM-Tchad, et annoncé la remise à niveau de l’usine intégrée de Pala-Baoré. Le groupe disposait auparavant de son unité de Lamadji. Une relance réussie réduirait la place du Tchad comme débouché naturel des capacités installées à Figuil. Le mouvement affecte l’économie du Nord camerounais sans ajouter une usine au Cameroun.

Sur le Littoral, Sinafcam a lancé Cimaco en juin 2025 et Central Africa Cement a inauguré son unité d’Édéa en septembre. Leurs plaques nominales publiées sont de l’ordre de 2 millions de tonnes au total, mais aucune donnée consolidée n’établit encore leur production stabilisée. Cimaco a introduit trois classes, jusqu’au 52,5, signe d’une ambition qui dépasse le seul marché d’entrée de gamme. Yousheng vise jusqu’à 1,8 million de tonnes à Dibamba ; son démarrage commercial reste à établir publiquement. La montée en charge de ces acteurs se lira dans leurs livraisons, leur approvisionnement en clinker et leur capacité à conserver les clients après les conditions de lancement.

Dangote vise pour sa part 3 millions de tonnes en 2028. Sa capacité actuelle est de 1,5 million, pour 1,2 million de tonnes vendues en 2025 et 596 800 tonnes au premier semestre 2026. Annualisées, les dernières ventes représentent environ 80 % de l’outil actuel, mais à peine 40 % de la capacité projetée. Le site, le financement et la configuration industrielle de l’extension ne sont pas encore détaillés publiquement. Jusqu’à leur clarification, cette annonce relève du potentiel 2030, non de l’offre disponible.

La marge se déplace vers l’ingénierie

Le sac conservera une place dominante dans l’autoconstruction. La croissance la plus rémunératrice devrait cependant se concentrer autour des projets, du vrac et des usages qui exigent une performance documentée. Une économie plus industrielle prend forme avec les centrales à béton, le pompage, la préfabrication, les blocs mécanisés et les mortiers. Aucun registre n’en mesure précisément le poids au Cameroun, mais les installations se diversifient à Douala, Yaoundé et Kribi.

Sur un grand chantier, la tonne s’efface derrière le coût de l’ouvrage et le risque d’exécution. Une formulation mal adaptée, une résistance irrégulière ou une rupture d’approvisionnement peut coûter davantage que la remise obtenue sur le ciment. La valeur se loge alors dans la qualification des granulats, le laboratoire d’application, les essais et la constance des livraisons. Ces compétences demandent du temps et des données locales ; elles se copient moins vite qu’un broyeur ou une flotte.

L’expérimentation conduite par CIMAF Cameroun avec le ministère des Travaux publics sur un liant hydraulique routier donne une forme concrète à cette évolution. Une planche d’essai a été réalisée à Ngog-Mapubi et un pilote envisagé sur l’axe Eseka-Song Libot-Sibongo. Les performances économiques et environnementales devront être suivies dans la durée. Le signal industriel est néanmoins clair : le cimentier entre dans la conception de la solution avant sa prescription.

Le Maroc montre la profondeur technique que les cimentiers peuvent construire autour du laboratoire, de la prescription et de l’ingénierie client. La Côte d’Ivoire illustre, de son côté, la façon dont un cycle d’infrastructures accélère le vrac, le béton prêt à l’emploi et la préfabrication. Sa production a atteint 7,5 millions de tonnes en 2024, soit un ordre de grandeur proche de 240 kg par habitant. Pour rejoindre cette intensité en 2030, le Cameroun devrait approcher 8,1 millions de tonnes : presque exactement la borne haute de notre scénario. La destination est crédible, mais elle suppose plusieurs années d’exécution soutenue des projets et la montée en compétence de tout l’écosystème.

L’empreinte carbone entre dans cette même économie. Les bailleurs et les maîtres d’ouvrage les plus structurés intégreront davantage l’intensité des matériaux dans leurs critères de qualification. Réduire le facteur clinker diminue les importations et l’exposition en devises tout en abaissant les émissions. L’argile calcinée développée à Kribi se situe à cette intersection ; sa place dépendra de sa performance démontrée et de son coût rendu sur les chantiers.

Sikoum

La SONAMINES poursuit la caractérisation du calcaire de Sikoum dans le Littoral. Elle détient un permis de recherche depuis 2023, sans que des réserves économiquement exploitables aient encore été établies publiquement. Aucun élément disponible ne permet non plus d’attribuer le projet à un investisseur privé. À ce stade, Sikoum demeure une option industrielle détenue par l’État.

Sa portée éventuelle dépasse l’ouverture d’une carrière. Entre le gisement et un clinker compétitif se trouvent le four, l’énergie, le financement et la logistique. Si la ressource est confirmée, le choix du régime d’accès pèsera sur la concurrence future : concession exclusive, partenariat industriel ou approvisionnement ouvert à plusieurs producteurs. La décision devra aussi intégrer l’efficacité énergétique et la baisse progressive du facteur clinker. Une intégration locale qui renchérirait durablement le coût de construction ne constituerait pas un progrès industriel.

Investir avant le chantier

Pour les conseils d’administration, la première décision n’est pas d’acheter une centrale à béton ou une usine de préfabrication. Elle consiste à déterminer sur quels projets et dans quels corridors l’entreprise veut être difficile à remplacer. L’intelligence du pipeline, la prescription, le laboratoire d’application, le vrac et quelques partenariats bien choisis demandent moins de capital et créent plus tôt une position. Les actifs lourds viendront lorsque la densité de demande sera prouvée et que leur rendement restera acceptable sous un scénario d’utilisation dégradé.

Le marché du sac et celui des projets doivent conserver des économies distinctes. Le premier exige de la disponibilité, une logistique serrée et un crédit maîtrisé. Le second engage des compétences techniques, des contrats plus longs et des investissements séquencés. Une intégration aval qui se contente de transférer des ventes de ciment vers une activité plus capitalistique et moins rentable détruit de la valeur au lieu d’en capter.

Pour l’État, la politique cimentière touche directement au coût et à la vitesse de construction. Le sujet dépasse le nombre d’usines inaugurées ou le prix facial du sac. Une base locale de clinker compétitive, une énergie fiable, des corridors fluides et des normes fondées sur la performance peuvent réduire le coût complet d’une route, d’un pont ou d’un actif minier. La commande publique peut également faire émerger des laboratoires crédibles et une qualification transparente des solutions, sans enfermer le marché autour d’un fournisseur.

La lisibilité du pipeline devient, dans ce cadre, un instrument de politique industrielle. Une publication périodique, adossée aux administrations existantes, pourrait rapprocher la maturité financière des projets, leur calendrier d’exécution, le clinker disponible et la production effective. Elle n’aurait pas vocation à administrer davantage le secteur. Elle réduirait le risque d’investir trop tôt, trop tard ou dans une capacité sans débouché.

Les banques occupent une position privilégiée dès qu’un chantier devient finançable. Elles émettent les garanties, ouvrent les crédits documentaires et voient les paiements avant que la demande n’apparaisse dans les ventes du cimentier. En reliant le contrat principal aux commandes de matériaux, aux preuves de livraison et aux encaissements domiciliés, elles peuvent financer le flux économique plutôt qu’un bilan isolé. Le clinker et les rotations relèvent de lignes courtes ; les camions, silos et centrales à béton appellent du crédit-bail ; les créances certifiées peuvent être mobilisées après exécution.

Cette segmentation protège aussi la banque. Une rotation commerciale de quelques semaines ne doit pas porter un actif sur cinq ans, pas plus qu’une ligne distributeur ne doit financer une créance de chantier. Les investissements de long terme dans le clinker local, l’énergie ou la décarbonation exigent une structure de financement adossée à des volumes sécurisés. Dans cette chaîne, la banque qui comprend le projet assez tôt capte le change, les garanties, les dépôts et le financement des équipements, avec une meilleure visibilité sur le remboursement.

Le Cameroun dispose encore du temps nécessaire pour déplacer une part plus importante de la valeur vers son territoire. Il n’en dispose pas indéfiniment. Dans dix ans, le leadership ne se mesurera pas à la seule taille des broyeurs. Il appartiendra aux entreprises qui auront sécurisé leur amont, pris place assez tôt dans les grands projets et conservé assez de discipline pour transformer la croissance en trésorerie.

Par Éric Toulou. Il a exercé des responsabilités de direction au sein de plusieurs multinationales en Afrique, y compris dans l’industrie cimentière.

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Tags :Actualité du CamerounCamerounCiment
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