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Opinion

L’Afrique centrale bâtit des fortunes, pas des institutions

La Rédaction28 juillet 2026Mis à jour le 28 juillet 2026Temps de lecture 10 min
L’Afrique centrale bâtit des fortunes, pas des institutions
L'ECONOMIE

Dans une tribune publiée dans les colonnes de L’Economie, Mokom Ndzah, directeur général de Stoneshed Asset Management, analyse la faible liquidité de la Bourse des Valeurs Mobilières de l’Afrique Centrale. Dans son analyse, il que nous vous proposons, il défend l’idée que le retard des marchés de capitaux de la sous-région n’est pas une question de richesse, mais d’architecture institutionnelle, avec pour conséquence des entreprises qui, à la mort de leur fondateur, disparaissent plutôt que de se transformer en institutions durables.

L’Afrique centrale bâtit des fortunes, pas des institutions

Nous avons les banques. Nous avons le régulateur. Nous avons la bourse. Nous avons les sociétés de gestion. Nous avons les capitaux. Alors pourquoi tant de nos entreprises disparaissent-elles avec leurs fondateurs ?

Le vendredi 24 juillet 2026, quatre transactions ont été enregistrées à la Bourse des Valeurs Mobilières de l’Afrique Centrale. Quatre. Au total, 107 actions ont changé de mains, pour 9,27 millions de FCFA. Cinq des sept sociétés cotées n’ont enregistré aucune transaction. Sur le compartiment obligataire, 32 lignes, 1 228,8 milliards de FCFA d’encours, aucun échange.

Dix jours plus tôt, les banques commerciales des six pays de la zone avaient sollicité 535,5 milliards de FCFA de refinancement auprès de la Banque des États de l’Afrique Centrale, soit plus que les 500 milliards mis à leur disposition.

Mettez ces deux faits côte à côte : un système bancaire en quête de liquidité, et un marché où une séance entière ne représente que neuf millions de francs. Regardons maintenant ce que ces quatre transactions ont produit. Neuf actions SOCAPALM se sont échangées à 50 000 FCFA, en baisse de 1,96 %. Ce seul mouvement de cours a entraîné le repli de l’indice BVMAC All Share de 1 141,27 à 1 139,20 points et amputé le flottant déclaré de l’ensemble du marché régional de quelque 221 millions de francs.

Neuf actions ont suffi à faire reculer l’indice de référence d’un marché qui dessert six pays et soixante millions d’habitants. Ce n’est pas une contradiction. C’est la même faiblesse observée sous deux angles. L’Afrique centrale dispose de ressources financières, et elle dispose des institutions pour les mobiliser. Ce qui lui manque, c’est l’habitude de s’en servir pour transformer l’épargne en institutions durables.

Le dispositif existe. Il tourne à vide.

Le 7 mai, BGFI Holding s’est introduite sur le compartiment premium de la BVMAC et a fait changer d’échelle la cote du jour au lendemain. Le groupe mérite d’être salué pour avoir accepté les disciplines de la cotation et de l’ouverture du capital au public : un actionnariat élargi, une valorisation continue et des obligations accrues de transparence envers des investisseurs extérieurs.

Mais regardons le second chiffre, celui qui a retenu bien moins d’attention. Pour une capitalisation boursière de 1 807,6 milliards de FCFA au 24 juillet, le flottant coté, les titres réellement disponibles à l’achat et à la vente, s’établissait à 121,4 milliards. Plus de quatre-vingt-treize pour cent de la valeur déclarée du marché se situe hors du flottant. Nous avons bâti un registre de propriété, non un marché.

BGFI Holding illustre le phénomène avec une netteté particulière. Le groupe représente aujourd’hui environ 73 % de la capitalisation boursière de la place, alors que seulement 3,85 % de ses propres titres composent le flottant coté. Avec SOCAPALM, deux sociétés concentrent quelque 86 % du marché. Sept sociétés cotées. Six pays.

À titre de comparaison, la Bourse nigériane compte plus de 150 sociétés cotées. La BRVM, notre voisine francophone d’Afrique de l’Ouest, dessert huit pays avec une quarantaine de sociétés cotées et une capitalisation supérieure à trente milliards de dollars. Le revenu par habitant du Gabon est plusieurs fois celui de la Côte d’Ivoire. Ce qui distingue leurs marchés de capitaux n’est pas la richesse. C’est l’architecture.

L’industrie existe. Elle n’a presque rien à acheter

Le même bulletin qui enregistre quatre transactions recense aussi plus d’une douzaine de sociétés de gestion agréées par la COSUMAF et plusieurs dizaines d’OPCVM : Africa Bright, ASCA, Harvest, EDC, Enko, Kori, Makeda Elite Capital, Société Générale Capital et d’autres publiant des valeurs liquidatives quotidiennes, hebdomadaires, mensuelles et trimestrielles. Regardons maintenant la composition de ces fonds.

Presque tous sont des fonds obligataires ou monétaires. Les fonds actions se comptent sur les doigts d’une main. Ce n’est pas un échec de la gestion d’actifs. C’est une réponse rationnelle à un marché de sept émetteurs où une séance entière ne voit s’échanger que 107 actions. Nous avons bâti une industrie de l’investissement professionnelle, régulée et capitalisée puis nous ne lui avons presque rien donné à acheter. La contrainte n’est pas l’appétit. C’est l’offre.

Ce que le Nigeria a compris

La contribution la plus précieuse du Nigeria au capitalisme africain n’est peut-être pas le pétrole. Ce sont peut-être ses marchés de capitaux. Dangote Cement, BUA Cement, GTCO, Zenith Bank, MTN Nigeria : toutes cotées. Leurs fondateurs n’ont pas seulement bâti des entreprises. Ils ont bâti des actifs financiers que le marché pouvait valoriser en continu des actifs capables d’attirer de nouveaux investisseurs, de servir de garantie à des financements, de faciliter des acquisitions, et de se partager entre générations sans démembrer l’entreprise elle-même.

C’est l’une des raisons pour lesquelles les groupes nigérians se sont déployés au-delà de leurs frontières quand beaucoup des nôtres restent cantonnés à leur marché domestique. Les entrepreneurs nigérians n’ont aucun monopole sur l’ambition. Ils ont bâti les instruments capables de la porter. Les marchés de capitaux n’ont pas créé l’entrepreneuriat nigérian. Ils l’ont démultiplié.

Le coût des entreprises qui meurent avec leur fondateur

Un homme d’affaires passe trente ans à bâtir une entreprise sérieuse, un réseau de distribution, une unité industrielle, une maison de négoce. Elle emploie quatre cents personnes. Elle survit aux chocs de change, aux effondrements du prix du pétrole et à trois régimes réglementaires. Puis il meurt. Cinq ans plus tard, l’entreprise n’est plus qu’un souvenir : partagée entre des héritiers qui ne s’entendent pas, privée du fonds de roulement qu’il garantissait personnellement, dirigée par un successeur choisi par ordre de naissance plutôt que par compétence. Elle n’avait jamais été institutionnalisée. Aucun actionnaire extérieur en mesure d’exiger la continuité. Aucun conseil d’administration indépendant doté d’un plan de succession. Aucune valorisation de marché permettant une transmission ordonnée. Aucun capital permanent indépendant de la signature d’un seul homme auprès d’une seule banque.

La dette bancaire ne peut pas faire ce que font les fonds propres. La dette doit être remboursée selon un échéancier contractuel, que l’année ait été bonne ou non ; les fonds propres portent le risque résiduel et n’imposent aucun calendrier de remboursement. Et chez nous, l’emprunt ne repose généralement pas sur le seul bilan de l’entreprise, mais sur les garanties personnelles du fondateur ainsi que sur son patrimoine privé. Une région financée pour l’essentiel par le crédit bancaire à court terme produira des commerçants habiles et de belles fortunes privées. Elle produira difficilement des institutions.

La peur dont on ne parle pas

Sous les explications structurelles s’en cache une autre, psychologique. Beaucoup d’entrepreneurs de la région refusent d’ouvrir leur capital parce qu’ils confondent propriété et contrôle. Ils pensent que céder 20 % du capital revient à perdre 20 % de leur pouvoir de décision. Ils préfèrent alors financer leur développement par l’autofinancement et les découverts bancaires, condamnant l’entreprise à croître au rythme de la trésorerie d’un seul homme. L’arithmétique dit l’inverse.

Quatre-vingts pour cent d’une institution qui vous survit valent davantage que cent pour cent d’une affaire qui ferme avec vous. Refuser la dilution ne protège pas l’entreprise. Cela en plafonne la croissance. Le sous-développement des marchés de capitaux n’explique pas à lui seul les contreperformances de l’Afrique centrale.

Les infrastructures comptent. Le coût de l’énergie compte. La justice commerciale, l’éducation et la fragmentation des marchés malgré l’union monétaire comptent également, et certains de ces facteurs pèsent peut-être davantage. Mais les marchés de capitaux déterminent si l’épargne devient investissement productif et si les entreprises deviennent des institutions et, de toute cette liste, c’est à eux qu’on prête le moins d’attention.

Ce qui changerait vraiment les choses

La tentation est d’incriminer la bourse, le régulateur ou l’absence d’appétit des investisseurs. La contrainte déterminante se situe du côté de l’offre : trop peu d’entreprises veulent s’introduire, parce que trop peu sont véritablement prêtes à entrer en bourse. Quatre chantiers changeraient la trajectoire.

Mesurer le flottant, et non la seule capitalisation. Un marché peut changer d’échelle et rester illiquide. Des exigences minimales de flottant, assorties de délais de mise en conformité réalistes plutôt que de dérogations systématiques, feraient davantage pour la liquidité que toutes les campagnes d’éducation financière réunies.

Mobiliser l’épargne institutionnelle. Les États d’Afrique centrale ont passé des décennies à courtiser les investisseurs étrangers alors que les principales réserves de capitaux à long terme se trouvaient déjà au sein de leurs propres économies. Les réserves de retraite, les provisions techniques des assureurs et une partie importante de l’épargne financière restent concentrées dans les dépôts bancaires, les placements à court terme et les titres souverains, sans fournir suffisamment de capital permanent aux entreprises privées. La dette souveraine n’a rien de répréhensible ; les États ont besoin de marchés obligataires qui fonctionnent. Mais aucun pays ne s’est jamais industrialisé en demandant à l’État de rester éternellement l’emprunteur principal.

Rendre la cotation plus rapide et moins coûteuse pour les entreprises de taille intermédiaire. Le processus actuel est calibré pour de grands émetteurs. Une société réalisant 15 milliards de FCFA de chiffre d’affaires supporte des coûts et des délais conçus pour une banque dix fois plus importante. La création d’un véritable compartiment de croissance, doté de moyens adaptés et d’exigences proportionnées, est une solution qui a déjà fait ses preuves ailleurs.

Considérer la gouvernance comme un actif, non comme une reddition. Un administrateur indépendant n’est pas un espion. Des comptes audités ne sont pas un aveu de faiblesse. Des actionnaires extérieurs ne sont pas des intrus. Ils sont le prix de la pérennité, et ce prix est modique.

Quatre principes pour bâtir des institutions

1. Une entreprise qui ne survit pas à son fondateur a créé de la richesse. Elle n’a pas encore créé une institution.

2. Le flottant, et non la capitalisation, mesure la réalité d’un marché. Un titre coté qui ne s’échange jamais est un certificat, pas une valeur mobilière.

3. La gouvernance coûte le moins cher quand on n’en a pas encore besoin. Le moment de constituer un conseil, c’est l’année qui précède la levée de fonds, pas celle qui la suit.

4. La mesure d’une carrière d’entrepreneur devrait être ce qui tient encore debout trente ans après son départ. Pas la taille de la succession. La taille de l’institution.

Rien de tout cela ne dépend d’un nouveau communiqué de sommet ni d’un programme de bailleurs. Certaines réformes nécessiteront une intervention réglementaire : les exigences de flottant et les règles d’allocation ne se définissent pas spontanément. Mais le changement décisif devra venir des chefs d’entreprise, des investisseurs institutionnels et des professionnels qui les conseillent, une génération, à Douala, Libreville, Brazzaville, N’Djamena, Malabo et Bangui, qui décidera qu’elle préfère laisser une institution plutôt qu’un héritage. Quatre transactions. Cent sept actions. Six pays. Nous n’avons jamais manqué d’argent. Nous avons manqué d’institutions capables d’inscrire cet argent dans la durée, et l’argent seul n’a jamais bâti une nation.

Mokom Ndzah est directeur général de Stoneshed Asset Management, société de gestion agréée par la COSUMAF sous le numéro COSUMAF-SGP-03/2023.

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Tags :AfriqueAfrique centraleCEMAC
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