Créances en souffrance : La COBAC impose la vérité aux bilans bancaires de la CEMAC

Par une lettre-circulaire du 19 juin 2026, la Commission bancaire de l’Afrique centrale enjoint aux banques d’assainir leurs bilans en soldant leurs vieilles créances irrécouvrables. Une mesure de transparence salutaire, mais dont la mise en œuvre, coûteuse et complexe, pourrait, si l’on n’y prend garde, rendre des banques déjà prudentes encore plus frileuses à financer l’économie, face à cette perte sèche probable de 1635,22 milliards de FCFA que la COBAC impose aux banques de la CEMAC.
Le 19 juin 2026, le Secrétaire général de la Commission bancaire de l’Afrique centrale (COBAC), Monsieur Marcel ONDELE, a adressé à tous les établissements de crédit de la zone CEMAC, une lettre-circulaire (LC-COB/ 31 /DSPECP/SPAECP/MBE) au titre technique, presque anodin : « Reclassement des créances douteuses entièrement provisionnées en créances irrécouvrables ». Derrière la formule se cache une opération de vérité : obliger les banques à sortir de leurs bilans les créances mortes qu’elles y conservaient parfois depuis des années, à les passer en pertes (sèches), et à révéler ainsi l’ampleur réelle de la sinistralité de leur portefeuille. L’intention est saine. Sa mise en œuvre, elle, est un casse-tête.
Un stock de créances qui a doublé en dix ans
La circulaire s’appuie sur un constat sans appel. À fin décembre 2025, le stock de créances en souffrance des banques de la CEMAC atteignait 2 383 milliards de FCFA, dont 73 % de créances douteuses. Ces créances sont provisionnées à hauteur de 94 % en moyenne — signe que les banques savent depuis longtemps que cet argent ne rentrera pas. Le problème n’est donc pas l’ignorance, mais l’inertie : des créances douteuses, intégralement provisionnées, dormaient au bilan depuis plus de cinq ans, donnant du portefeuille de crédit une image artificiellement flatteuse.
Il faut ici distinguer deux notions que le règlement COBAC R-2018/01 sépare soigneusement. La créance douteuse (article 9) présente un risque probable de non-recouvrement ; elle reste inscrite au bilan, provisionnée, avec un espoir résiduel. La créance irrécouvrable (article 11) est celle dont « le non-recouvrement est jugé certain après épuisement de tous les voies et moyens amiables ou judiciaires » : c’est une perte actée. La circulaire active une disposition longtemps restée lettre morte — l’article 11, alinéa 2 — qui impose de passer en irrécouvrable toute créance douteuse intégralement provisionnée depuis plus de cinq ans, puis, selon l’article 15, de la passer en pertes pour l’intégralité de son montant, avec reprise des provisions.
Une opération d’image plus que de résultat
Sur le plan comptable, l’opération est en apparence indolore. Puisque ces créances sont déjà provisionnées à 94%, leur passage en pertes consomme une provision déjà constituée et n’entame quasiment pas le résultat. Ce qui change, ce n’est pas le compte de résultat, c’est l’image. En soldant ces créances, les banques révèlent leur taux réel de sinistralité. Le régulateur l’a résumé sans détour : conserver ces stocks « donne une image dégradée de la qualité du portefeuille de crédit ». En somme, on préfère une vérité franche à un maquillage prolongé, et l’on rappelle au passage que le provisionnement, général comme spécifique, n’a de sens que s’il débouche, le moment venu, sur la sortie des créances définitivement perdues.
Deux questions, posées avec mesure, à la supervision
Cette exigence de vérité conduit toutefois à s’interroger, à deux niveaux, sur la supervision elle-même.
Sur le fond d’abord : si ces créances étaient irrécouvrables et provisionnées depuis plus de cinq ans, pourquoi avoir attendu 2026 pour en ordonner la sortie ? La trajectoire du stock est éloquente : 1 016 milliards de FCFA fin 2015, 2 024 milliards de FCFA fin 2024 selon le rapport annuel 2024 de la COBAC, 2 383 milliards de FCFA fin 2025. Autrement dit, l’encours a doublé en neuf ans, puis a encore bondi de près de 18 % sur la seule année 2025. Une telle accumulation, sur une décennie, interroge la fermeté du contrôle prudentiel autant que la discipline d’octroi de crédits des banques.
Sur la forme ensuite, un détail mérite d’être relevé avec tact. La circulaire affirme que les créances en souffrance ont été « multipliées quasiment par vingt » entre 2015 et 2025. Or les montants qu’elle cite elle-même i.e. 1 016 et 2 383 milliards de FCAF, traduisent une multiplication par 2,3 et le rapport annuel 2024 de la COBAC confirme cette trajectoire, avec un encours très exactement doublé à fin 2024. L’écart, d’un facteur dix, relève à l’évidence de l’erreur matérielle, non du diagnostic : la réalité d’un stock qui double est déjà, en soi, préoccupante. Mais lorsqu’une autorité prudentielle, la COBAC dans le cas d’espèce, réclame des banques une présentation « rigoureuse et diligente » de leurs actifs, la rigueur de sa propre communication fonde son autorité. Le rappeler n’est pas un procès d’intention ; c’est une exigence de cohérence.
Un second front : le risque souverain n’est plus gratuit
Car cette circulaire n’arrive pas seule. Quelques mois plus tôt, en octobre 2024, la COBAC avait, par une autre lettre-circulaire (LC-COB/32), durci le traitement du risque souverain. Sur la base du rapport de surveillance multilatérale 2023, elle a relevé les pondérations applicables aux engagements des banques sur les États de la zone : 100 % pour le Gabon, 90 % pour le Cameroun et le Tchad, 85% pour la Centrafrique et la Guinée équatoriale, 80% pour le Congo. Concrètement, financer un État de la CEMAC oblige désormais une banque à mobiliser en fonds propres une part considérable, jusqu’à l’équivalent du montant prêté au Gabon, autant de ressources immobilisées qui ne financeront pas l’économie. Le signal est limpide : la signature des États, longtemps réputée sans risque, ne l’est plus.
Les deux mesures racontent la même histoire : une COBAC qui resserre les vis, sur les créances héritées comme sur le risque souverain. Prises ensemble, elles exercent une double pression sur les bilans bancaires et, par ricochet, sur leur capacité à prêter au secteur privé.
Cinq difficultés bien réelles pour les banques
C’est ici que la circulaire de juin 2026, si vertueuse soit-elle, se heurte au réel. Les difficultés sont de cinq ordres, et la COBAC demande d’ailleurs aux banques de les lui signaler.
Juridiques d’abord. Passer une créance en irrécouvrable suppose l’épuisement des voies de recouvrement. Or nombre de dossiers ont des procédures encore pendantes devant des juridictions lentes, des hypothèques non réalisées, ou des débiteurs sous procédure collective OHADA. Solder trop vite peut affaiblir la position de la banque face au débiteur.
Fiscales ensuite, et le point est sensible. La déductibilité fiscale des pertes sur créances irrécouvrables n’est pas automatique en zone CEMAC : l’administration exige la preuve du caractère définitivement irrécouvrable. Le risque est réel d’un décalage où la COBAC impose la perte comptable pendant que le fisc en refuse la déduction, une double peine pour la banque.
Prudentielles aussi. Si l’impact sur le résultat est faible, la fraction non provisionnée i.e. les 6% restants en moyenne, davantage pour les banques en retard de provisionnement, devient une perte sèche qui ampute les fonds propres, au moment précis où les nouvelles pondérations souveraines en réclament davantage et au moment où les banques sont censées porter leurs capitaux minima à 25 milliards de FCFA au plus tard le 31 Décembre 2029, suivant le règlement COBAC R-2025/02 portant du capital social minimum des établissement de crédit du 10 Décembre 2025.
Opérationnelles enfin. L’échéance est courte, un retour attendu des banques au 15 août 2026, sous peine d’astreintes pour un travail lourd : identifier, créance par créance, celles qui remplissent les conditions, reconstituer leur antériorité et l’historique de provisionnement, documenter l’état des recours, remplir le canevas et produire les écritures. Beaucoup de systèmes d’information anciens tracent mal ces historiques.
Et un piège de gouvernance interne. Abandonner comptablement une créance ne doit jamais signifier renoncer à la recouvrer. Une créance passée en perte reste juridiquement due ; sans suivi extra-comptable organisé, la banque s’interdit de récupérer ce qui pouvait encore l’être.
Le paradoxe est là : une mesure d’assainissement nécessaire, dont le coût et les frictions retombent sur des banques déjà prudentes, au risque de les rendre plus frileuses encore à financer les entreprises, les MPME (Micro Petites et Moyennes Entreprises) au premier rang. Et le mal n’est pas seulement un héritage : entre fin 2024 et fin 2025, le stock de créances en souffrance a encore progressé de sensiblement 18%, soit 359 milliards de FCFA. Le flux de nouvelles créances douteuses n’est pas tari, ce qui pointe une faiblesse persistante dans l’analyse et le suivi du risque de crédit.
Nettoyer les bilans sans assécher le crédit
Comment, dès lors, concilier assainissement et financement ? Plusieurs pistes se dessinent, pour les banques comme pour les autorités.
Du côté des banques, le sujet doit être traité comme un projet piloté, associant dès le départ les directions des risques, juridique, comptable et fiscale. Chaque dossier doit être documenté avec rigueur, diligences de recouvrement, décisions de justice, procès-verbaux de carence, afin de sécuriser à la fois le passage en perte et sa déductibilité fiscale. Après la sortie du bilan, un recouvrement extra-comptable actif doit être maintenu. Mais la vraie réponse est en amont, à l’octroi : mieux analyser le risque, exiger des garanties réalistes et réellement réalisables, et réagir aux impayés dès les premiers signes plutôt que de laisser les créances vieillir jusqu’à devenir irrécouvrables.
Du côté des autorités, trois chantiers s’imposent. Articuler la norme prudentielle et la règle fiscale, pour qu’une perte imposée par le régulateur soit fiscalement déductible sur preuve des diligences. Envisager un étalement de l’impact sur les fonds propres pour les établissements les plus exposés, afin d’éviter un choc brutal. Et, à la racine, renforcer l’écosystème du recouvrement : une justice commerciale plus rapide, une effectivité réelle des sûretés OHADA, voire l’amorce d’un marché secondaire des créances en souffrance qui permettrait aux banques de céder ces actifs plutôt que de les porter indéfiniment.
La circulaire du 19 juin 2026 est, sur le principe, une bonne nouvelle : dire la vérité sur les bilans vaut mieux que la différer indéfiniment. Mais la transparence n’a de valeur que si elle s’accompagne des conditions de sa réussite, du temps, une fiscalité cohérente et un cadre de recouvrement efficace. Faute de quoi l’on aura assaini les bilans d’hier au prix du crédit de demain. Le vrai test de la supervision ne sera pas la publication d’une circulaire, mais sa capacité à faire cohabiter deux impératifs que l’on oppose trop souvent : des banques solides, et une économie financée.
Par Ange Ngandjo, auteur & banquier, Consultant en zone Cemac
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